En 2023, 12 183 arrestations ont été effectuées au Royaume-Uni sur le fondement de la Section 127 du Communications Act 2003 et de la Section 1 du Malicious Communications Act 1988. En 2024, ce chiffre a atteint un nouveau record de plus de 13 000 arrestations, soit environ 33 à 35 arrestations par jour. Ces données ont été révélées par une enquête du Times, fondée sur des demandes adressées aux forces de police. Elles demeurent toutefois incomplètes, certaines agences n’ayant pas répondu aux sollicitations.
L’évolution depuis 2015 est spectaculaire : 5 502 arrestations en 2015, contre plus de 13 000 en 2024, soit une hausse de 58 % depuis 2019 seulement. Mais ce durcissement statistique cache un paradoxe majeur. Alors que les arrestations explosent, les condamnations s’effondrent : elles sont passées de 1 995 en 2015 à 1 119 en 2023, soit une chute de 44 %. En pratique, seules 9 % des arrestations aboutissent à une condamnation, révélant un système de plus en plus répressif mais juridiquement fragile.
Les autorités s’appuient principalement sur deux lois conçues avant l’ère des réseaux sociaux. La Section 127 du Communications Act 2003 criminalise l’envoi de messages « grossièrement offensants » via les réseaux de communication publics, une notion volontairement large qui englobe aussi bien des appels téléphoniques malveillants que des fausses alertes à la bombe. La Section 1 du Malicious Communications Act 1988 vise, quant à elle, les messages « indécents » ou « grossièrement offensants ».
L’Online Safety Act 2023, entré en vigueur le 31 janvier 2024, a partiellement remplacé ces textes. Sa Section 181 crée une nouvelle infraction de « communications menaçantes », passible de jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. La loi prévoit également des sanctions financières pouvant atteindre 18 millions de livres ou 10 % du chiffre d’affaires mondial pour les plateformes technologiques jugées défaillantes dans leurs obligations de modération.
Un tournant majeur dans le durcissement de la législation intervient après l’attaque au couteau du 29 juillet 2024 à Southport, au cours de laquelle trois fillettes ont été assassinées. Cet événement a déclenché de violentes émeutes anti-immigration dans plusieurs villes anglaises. La réponse judiciaire a été rapide et implacable, ciblant non seulement les participants aux violences, mais aussi les individus accusés de les avoir encouragées en ligne.
Plusieurs affaires sont devenues emblématiques de cette nouvelle répression numérique. Jordan Parlour, 28 ans, a ainsi été condamné à 20 mois de prison pour avoir publié sur Facebook : « every man and his dog should smash the f**k out of Britannia hotel » (« Chaque type, avec son chien, devrait aller défoncer le Britannia Hotel à coups de poing »). L’établissement hébergeait des demandeurs d’asile et des réfugiés.
Au total, plus de 1 024 personnes ont été arrêtées et 575 inculpées, les interpellations s’étant poursuivies pendant plusieurs mois après les événements.
Autre cas révélateur : en août 2025, un utilisateur nommé North publie sur X (anciennement Twitter) un mème montrant un drapeau palestinien accompagné du message : « F** Palestine. F*** Hamas. F*** Islam. Want to protest? F*** off to Muslim country and protest »*. Un mois plus tard, à 21 h 30, deux officiers de la North Yorkshire Police se présentent à son domicile pour l’arrêter sur le fondement de la Section 19 du Public Order Act 1986, qui criminalise la diffusion de contenus « menaçants, abusifs ou insultants » susceptibles d’« inciter à la haine raciale ». North filme son arrestation et publie ensuite des extraits de son interrogatoire, largement centré sur l’usage de l’expression « fuck Hamas », alors même que le Hamas est classé comme organisation terroriste par les autorités britanniques.
En septembre 2025, l’arrestation de Graham Linehan, écrivain irlandais connu pour la série Father Ted et militant critique du transactivisme, provoque une onde de choc politique. Arrêté à l’aéroport d’Heathrow en provenance de l’Arizona, Linehan est soupçonné d’incitation à la violence pour des messages publiés en avril 2025 sur X, dont l’un appelait à expulser physiquement un homme se revendiquant femme d’un espace réservé aux femmes.
Cette affaire a conduit Mark Rowley, commissaire de la Metropolitan Police, à demander publiquement une révision des lois en vigueur. Il affirme que ses officiers se trouvent dans une « position impossible », contraints d’appliquer des textes trop vagues. Il appelle à recentrer les ressources policières sur les menaces réelles dans le monde réel, regrettant que des arrestations similaires se poursuivront tant que la loi ne sera pas clarifiée.
Wes Streeting, ministre de la Santé, reconnaît de son côté que les lois actuelles ont « affaibli les priorités publiques », admettant : « Nous sommes tous, soyons honnêtes, assez préoccupés par certaines arrestations et poursuites liées à des propos en ligne. »
Un autre aspect particulièrement controversé du système britannique réside dans les Non-Crime Hate Incidents (NCHI). Il s’agit d’actes perçus comme motivés par des préjugés mais ne constituant pas des infractions pénales. Depuis 2014, plus de 133 000 NCHI ont été enregistrés, soit plus de 60 par jour. Des cas documentés incluent des situations aussi triviales que le refus de serrer une main ou une coupe de cheveux jugée offensante.
En décembre 2025, les chefs de la police ont recommandé de supprimer les NCHI dans la plupart des situations. Lord Herbert, ancien ministre, a expliqué que « l’explosion des réseaux sociaux » avait conduit la police à surveiller de simples disputes en ligne. En octobre 2025, la Metropolitan Police annonce qu’elle cessera d’enquêter sur les NCHI afin de se concentrer sur les infractions pénales. Kemi Badenoch a dénoncé ces dispositifs comme un « gaspillage du temps de la police ».
Enfin, l’organisation Big Brother Watch, défenseur des libertés civiles, appelle depuis 2019 à l’abrogation de la Section 127 du Communications Act, qu’elle qualifie de « loi dépassée » utilisée pour obtenir des « condamnations faciles ». Elle réclame également la suppression de la notion de « grossly offensive » du Malicious Communications Act, estimant qu’« il ne devrait pas être criminel de provoquer de l’offense ».
En novembre 2025, un débat parlementaire s’est penché sur une pétition demandant une révision urgente des peines pour les infractions non violentes liées aux réseaux sociaux. Parmi les propositions figurent l’interdiction des peines de prison pour les pure speech cases, la définition de seuils juridiques plus clairs, et l’obligation statutaire pour les procureurs de prendre explicitement en compte la liberté d’expression dans leurs décisions.
La répression, par des peines d’emprisonnement, de messages publiés sur les réseaux sociaux est d’autant plus scandaleuse qu’il faut rappeler qu’au Royaume-Uni, l’incurie des institutions et de la police a permis les viols collectifs de centaines de fillettes par des gangs pakistanais pendant près de quarante ans.