Le gouvernement britannique a renoncé, en janvier 2026, au caractère obligatoire de son projet de carte d’identité numérique (« Digital ID » ou « BritCard ») moins de quatre mois après son lancement.
Présenté en septembre 2025 par le Premier ministre Keir Starmer comme un instrument central de la politique migratoire, le dispositif avait été accompagné de déclarations particulièrement fermes : « Vous ne pourrez pas travailler au Royaume-Uni si vous n’avez pas de Digital ID ».
Officiellement conçu pour lutter contre le travail clandestin, le projet est rapidement apparu comme une menace directe pour la vie privée et comme un élément supplémentaire d’un arsenal de contrôle numérique en rapide expansion au Royaume-Uni. Il s’inscrivait dans une série de mesures récentes, parmi lesquelles l’Online Safety Act de 2023 et l’instauration de contrôles d’identité lors de l’accès à certains sites internet, sous couvert de protection des mineurs, mais visant en pratique à restreindre l’anonymat en ligne.
Cette évolution intervient dans un contexte de répression numérique sans équivalent dans les démocraties occidentales et surtout au Royaume-Uni. En 2024, plus de 13 000 arrestations ont été effectuées dans le pays pour des messages publiés sur les réseaux sociaux. Plusieurs personnalités politiques et militants critiques du gouvernement ont également été inquiétés, y compris des ressortissants étrangers, ce qui a contribué à installer un climat de dissuasion et à affaiblir de facto la liberté d’expression sur internet, y compris pour les simples visiteurs du pays.
Sur le plan financier, le projet a suscité de vives inquiétudes. L’Office for Budget Responsibility en avait estimé le coût à 1,8 milliard de livres sterling sur trois ans, une évaluation que le gouvernement a contestée sans jamais proposer de chiffrage alternatif crédible. Cette opacité budgétaire a renforcé la défiance parlementaire et publique.
Plusieurs facteurs ont conduit à l’abandon du caractère obligatoire du dispositif. Une mobilisation citoyenne massive s’est rapidement organisée : près de trois millions de personnes ont signé une pétition parlementaire contre le projet, et un débat à Westminster a mis en évidence une opposition transpartisane. Le projet a également été fragilisé par ses fondements techniques : il reposait sur le système gouvernemental « One Login », déjà marqué par plusieurs défaillances en matière de sécurité et de protection des données personnelles.
Parallèlement, le revirement est intervenu dans un contexte politique extrêmement défavorable pour l’exécutif. La popularité du Premier ministre a connu un effondrement brutal : le soutien public est passé de 57 % en août 2025 à moins d’un tiers quelques mois plus tard, atteignant l’un des niveaux les plus bas de l’histoire politique récente du Royaume-Uni.
Un recours en annulation engagé fin 2025 par Charlie Proctor, ancien militaire, devant la Haute Cour, contestant la constitutionnalité du projet, a également pesé dans la décision gouvernementale. La perspective d’un désaveu judiciaire a contribué à accélérer reculer sur le caractère contraignant du dispositif.
Le Digital ID n’est toutefois pas abandonné. Il est désormais repoussé à 2029 et présenté comme strictement optionnel. Les travailleurs pourront continuer à utiliser d’autres formes de preuve d’identité : passeports biométriques, eVisas numériques ou documents délivrés par le Home Office. En revanche, les vérifications numériques du droit de travailler resteront obligatoires, ce qui ne résout que partiellement les inquiétudes relatives à la surveillance généralisée et à l’atteinte à la vie privée des citoyens.
Enfin, le gouvernement prépare déjà une relance politique du projet sous une autre forme. Le nouveau ministre chargé de la politique publique, Josh Simons, envisage de promouvoir le Digital ID non plus comme un outil de contrôle migratoire, mais comme une simple commodité administrative : enregistrement des naissances, ouverture de comptes bancaires, accès aux services de santé, voire participation électorale. Le ministre Darren Jones a déclaré espérer améliorer l’opinion publique en faveur du dispositif d’ici un an.
Ce changement de stratégie ne dissipe pas pour autant la question centrale soulevée par ce projet : celle de la transformation progressive d’un instrument administratif en infrastructure de surveillance permanente, au détriment des libertés fondamentales.
Crédit image : By Kirsty O’Connor / No 10 Downing Street – Prime Minister Sir Keir Starmer arrives at Number 10 Downing St, OGL 3, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=150058496